Espagne: l'île d'Ibiza face à une crise de logements sans précédent
Toute l'Espagne vit une crise du logement sans pareil. Malgré une économie qui connaît la croissance et un taux d'activité historiquement record, la rareté et la cherté du logement sont devenues l'une des trois principales préoccupations des Espagnols, selon les sondages. Pas assez de logements publics, des loyers et des prix d'achat inaccessibles pour une grande majorité de personnes... De tout le pays, l'endroit le plus critique est l'île d’Ibiza, dans les Baléares (160 000 habitants environ sur 572 km²), où précisément la condition d'insularité complique encore davantage les choses. De notre envoyé spécial à Ibiza, À Ibiza, acquérir un bien immobilier relève de l'impossible si l'on n'est pas vraiment riche. Pour les autres, il faut débourser de 1 500 à 2 000 euros par mois pour un loyer – en moyenne – pour un appartement standard, quand on parvient à en trouver un. Nouria, une institutrice d'une trentaine d'années, estime avoir de la chance de partager un 60m². Pourtant, ses mots trahissent un profond malaise : « Moi, je crois que d'un côté, il y a une sensation de rage, et d'autre part, de frustration. Ma famille vit ici depuis des générations. On a été élevés ici et moi, je ne peux pas rester ici. » La pénurie de logements sur l'île est alimentée par plusieurs facteurs. D'abord, une offre largement insuffisante face à la demande. Ensuite, une invasion touristique qui voit débarquer quelque deux millions de visiteurs entre juin et septembre. Enfin, le fait que 80% des achats immobiliers sont réalisés par des investisseurs ou des non-résidents. Résultat : les habitants d'Ibiza doivent souvent consacrer entre 50 et 75% de leurs revenus, voire davantage, pour se loger. Face à cette crise, les autorités locales pointent du doigt les appartements touristiques illégaux. En juin 2025, elles ont contraint la plateforme Airbnb à retirer 65 000 annonces. Mariano Juan Colomar, responsable du territoire et de l'aménagement touristique au sein du Conseil d'Ibiza, l'autorité insulaire, se montre satisfait des mesures prises. « Dans l'île d'Ibiza, nous avons obtenu le niveau zéro d'intrusion, c'est-à-dire passer de 30 000 annonces, l'équivalent de 150 000 lits touristiques illégaux, à un contrôle permanent et absolu des activités illégales dans l'île. Je crois que c'est un modèle de réussite, car il y a de la collaboration entre le public et le privé, et toutes les administrations travaillent ensemble. » Les résultats sont tangibles : les amendes pour les infractions sont passées de 4 000 à 50 100 euros, et une véritable armée d'inspecteurs a été déployée. La ville d'Ibiza a ainsi fait table rase des appartements touristiques illégaux, une première en Espagne. Pourtant, ces mesures restent insuffisantes. Le déséquilibre entre l'offre et la demande est tel que c'est tout le tissu social et économique de l'île qui en pâtit. Consuelo Antunes, vice-présidente des petites et moyennes entreprises de l'île, explique les conséquences directes de cette crise du logement : « Le fait qu'il soit difficile de trouver un logement pour vivre rend compliqué pour nous de faire venir du personnel de l'extérieur. Ce serait trop cher pour eux de vivre ici. C'est ce qui fait que nous avons un nombre d'employés plus réduit. » Dans sa petite société de construction, elle n'emploie que 15 personnes, alors qu'elle en aurait besoin de 40. Impossible de les trouver, faute de logements abordables. Cette pénurie de main-d'œuvre touche tous les secteurs. Les écoles et les lycées manquent de professeurs, les tribunaux d'avocats ou de greffiers, et les hôpitaux de médecins. Une situation qui révolte Nouria et toute une génération d'habitants. « Le logement ne devrait pas être un bien de spéculation. Le logement est un droit », lance-t-elle avec conviction. Un récent sondage, publié dans le journal local Diario de Ibiza, révèle l'ampleur du désarroi : 30% des résidents envisageraient de quitter l'île. Un exode qui, s'il se concrétisait, risquerait d'aggraver encore un peu plus la crise que traverse Ibiza. À lire aussiEspagne: l'État et l'Église signent un accord l'indemnisation des victimes de viols